Martial, Marot : De la tristesse de s’amie

C’est grand pitié de ma mie qui a
Perdu ses jeux, son passe-temps, sa fête :
Non un moineau, ainsi que Lesbia,
N’un petit chien, belette ou autre bête.
À jeux si sots mon tendron ne s’arrête :
Ces pertes-là ne lui sont malfaisants.
Elle a perdu, hélas ! depuis septembre,
Un jeune ami, beau, de vingt et deux ans,
N’ayant encor pied et demi de membre.

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Martial : À Céler

D’un ouvrage que tu composes
J’entends dire beaucoup de bien :
Lis-le moi ? – Je n’en ferai rien.
N’insiste point. – Pour quelles causes ?
– Tu voudrais me lire le tien.

(Adaptation : Constant Dubos)

Dick Annegarn : Albert

Noailles : Dissuasion

Fermez discrètement les vitres sur la rue
Et laissez retomber les rideaux alentour,
Pour que le grondement de la ville bourrue
Ne vienne pas heurter notre fragile amour.

Notre tendresse n’est ni vive ni fatale.
Nous aurions très bien pu ne nous choisir jamais :
Je vous ai plu par l’art de ma douceur égale,
Et c’est votre tristesse amère que j’aimais.

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Céline : Kersuzon

Ils s’exprimaient mal mes cavaliers d’escorte. Ils parlaient à peine pour tout dire. C’étaient des garçons venus du fond de la Bretagne pour le service et tout ce qu’ils savaient ne venait pas de l’école, mais du régiment. Ce soir-là, j’avais essayé de m’entretenir un peu du village de Barbagny avec celui qui était à côté de moi et qui s’appelait Kersuzon.

« Dis donc, Kersuzon, que je lui dis, c’est les Ardennes ici tu sais… Tu ne vois rien toi loin devant nous ? Moi, je vois rien du tout…

– C’est tout noir comme un cul », qu’il m’a répondu Kersuzon. Ça suffisait…

« Dis donc, t’as pas entendu parler de Barbagny toi dans la journée ? Par où que c’était ? que je lui ai demandé encore.

– Non. »

Et voilà.

On ne l’a jamais trouvé le Barbagny. On a tourné sur nous-mêmes seulement jusqu’au matin, jusqu’à un autre village, où nous attendait l’homme aux jumelles.

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Tristan Klingsor : Chanson à la lune

        La lune peut
        Sur la soie bleue
        Du soir
Mettre son masque d’or
Et la comète perdre sa queue,
        Qu’importe ?

Cette fille peut rire plus fort
        Sur la route ;
    Ce garçon peut retourner boire
    Et celui-là qui les écoute
Peut pleurer tout bas derrière ma porte
        Qu’importe ?

Desnos : Un jour qu’il faisait nuit

Il s’envola au fond de la rivière.
Les pierres en bois d’ébène les fils de fer en or et la croix sans branche.
Tout rien.
Je la hais d’amour comme tout un chacun.
Le mort respirait de grandes bouffées de vide.
Le compas traçait des carrés et des triangles à cinq côtés.
Après cela il descendit au grenier.
Les étoiles de midi resplendissaient.
Le chasseur revenait carnassière pleine de poissons sur la rive au milieu de la Seine.
Un ver de terre marque le centre du cercle sur la circonférence.
En silence mes yeux prononcèrent un bruyant discours.
Alors nous avancions dans une allée déserte où se pressait la foule.
Quand la marche nous eut bien reposés nous eûmes le courage de nous asseoir puis au réveil nos yeux se fermèrent et l’aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.
La pluie nous sécha.

(Corps et biens)

Cadou : Ce que disait l’épicière de Saint-Benoît-sur-Loire

Aveugle je suis pour vous voir
Disait la vieille en son fauteuil
Mais de Monsieur Jacob je me souviens bien
Allez du côté de la basilique
Et par la voie étroite
Avancez jusqu’au choeur
Vous le trouverez à genoux
À genoux est-il possible
Quand on est maigre comme fil ?
Lorgnons d’or fin et gros sabots
Monsieur Jacob sait ce qu’il faut
On voit beaucoup gens de Paris
Hocher la hure quand il prie

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Dick Annegarn : Pire (Ce soir ou jamais, 2014)

Jacques Baron : Petite histoire de la jungle

Éléphant, Éléphant allant en promenade
pourquoi emportes-tu cet oiseau sur ton dos
Mais c’est un oiseau-lyre Il va voir un malade
un souffrant qui n’a plus que la peau sur les os

un de mes vieux amis un éléphant sauvage
qui ne vient plus s’asseoir au cercle de famille
Lorsque l’enfant paraît il n’est pas d’autre sage
pour savoir désigner le garçon ou la fille

Éléphant de minuit allant à l’eau dormante
Éléphant de la lune cet oiseau sur ton dos
n’est pas un oiseau-lyre à la plume charmante
mais un vieux crocodile un vieux sac en croco

Éléphant de minuit éléphant de la lune
j’irai jusqu’au bout portant l’oiseau on se tutoie
et votre voix de tête un peu trop m’importune
De l’oiseau en croco j’ai décidé le choix

Oui j’irai jusqu’au bout sur mes jambes de soie.

Donnay : Ballade vers le Prince de Monaco

À Monte-Carlo, ce soir-là,
Ayant vu fondre ma fortune,
Sur la terrasse, au clair de la
Toujours rafraîchissante lune,
Je me promenais ; et voilà
Qu’un vieil homme horriblement pâle
Dont les yeux clairs semblaient d’opale,
Dont la voix grave était un râle,
Et tel le spectre de Banco
Me dit, dans la nuit violette :
C’est le prince de Monaco
Le seul qui gagne à la roulette.

Un soir, j’étais alors croupier,
Une que l’on nommait Thérèse
Sous la table me fit du pied ;
J’ai sept fois amené le treize
Pour elle, et l’on m’a mis à pied.
Or depuis, au joueur qui rôde
Autour des tapis d’émeraude
Du prince ennemi de la fraude,
Je dis : Tu paieras ton écot,
Tu perdras toute ta galette,
C’est le Prince de Monaco

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Paul de Roux : Il y a un mois encore

Imagine, imagine l’île déserte
et le navire maintenant disparu
et jamais, tu le sais, nul ne relâche ici.
Tu mourras seul dans ce lieu que tu n’as pas choisi
et cela, au cœur de la ville,
entouré de toute l’agitation des rues
tu aurais dû le savoir et que la main
que tu étendais vers sa chevelure
bientôt ne rencontrerait plus
qu’une peau de chèvre rêche
mal tannée et puante.

(À la dérobée, 2005)

Joëlle Léandre Project - #1 (1999)